Sénèque: sur la brièveté de la vie.

« Si l’on éprouve le besoin de philosopher, d’interroger l’univers et de s’interroger soi-même, c’est que l’on fait partie de ceux que l’expérience de la vie a conduits à découvrir combien la sagesse manque aux hommes.« 

Sur la brièveté de la vie est l’un des premiers livres de philosophie que j’ai lu. Je m’en souviens encore: je travaillais comme hôte d’accueil à La Vallée Village en région parisienne. C’était un job d’été particulièrement horrible; on devait sourire constamment, même lorsque les clients se comportaient délibérément comme des imbéciles. Nos « supérieurs » (je mets ce terme entre guillemets parce qu’ils ne méritent pas ce titre) ne prenaient jamais notre défense; jamais un mot d’encouragement ne sortaient de leur bouche, bien au contraire, ils étaient prompts à nous réprimander si nous avions le malheur de faire quelque chose qui ne leur plaisait pas.

Cette atmosphère déprimante m’a conduit à m’intéresser à la philosophie par nécessité. J’avais le temps d’être plongé dans mes pensées une bonne partie de la journée; je cherchais constamment des moyens de pouvoir supporter ma condition. En me renseignant sur la philosophie, je suis tombé sur cette vidéo d’un Youtuber qui recommandait des livres pour s’initier à cette discipline.

Je passai à la Fnac pour acquérir ce petit texte de Sénèque (ce livre que vous pouvez ranger dans la poche arrière de votre pantalon fait moins de 60 pages). Je pris des notes quasiment à chaque page, tant l’enseignement dispensé était précieux. Je vous avoue dès maintenant que je n’ai pas toujours appliqué les principes de Sénèque; j’ai connu des périodes d’oisiveté et d’excès qui m’ont beaucoup appris mais qui m’ont également beaucoup desservis.

Vous résumer ce livre me permet d’effectuer une seconde lecture, plus approfondie que la précédente: je ferai dès à présent tout mon possible pour garder ce texte en mémoire afin de vivre plus sagement.

Je comptais initialement me borner à un résumé linéaire, en suivant la progression du texte. Or, je me suis rendu compte que Sénèque n’exprimait pas toujours une idée par chapitre; une même idée se retrouve dans plusieurs chapitres. Regrouper toutes les idées ensemble pour vous les présenter dans un ordre qui me paraît logique et cohérent est la meilleure option. Sénèque avance des idées « majeures, et d’autres « mineures »; certaines apparaissent souvent dans le texte, d’autres moins: ce sont celles-ci que je vous livrerai à la fin de l’article, sans tenir compte d’une certaine cohérence puisqu’il n’y en n’a pas même dans le texte lui-même.

Mon article sur la fuite du temps existe en tant que complément de Sur la brièveté de la vie. Je vous invite donc à le lire après avoir terminé votre lecture. Les phrases en italique entre guillemets correspondent à celles du texte original, j’y ai effectué quelques découpages signalés par « […] » lorsque ça me paraissait judicieux. Je n’ai pas souhaité résumer le livre entièrement pour vous laisser plaisir de le lire vous-mêmes. Vous le retrouverez dans n’importe quelle librairie, il m’a coûté moins de trois euros (on a connu pire comme investissement…)

PRÉSENTATION

1. Tout le monde considère à tord que la vie est trop courte. Ce qui compte, c’est comment nous gérons notre temps.

« La majeure partie des mortels, Paulinus, accusant de mauvaiseté la nature, déplore que nous naissions dans la perspective d’une trop courte existence, où les ans à nous impartis défilent si vivement, si fugacement, que, mis à part le cas de quelques-uns, pour les autres, c’est en pleins préparatifs de vie que justement la vie les abandonne.« 

Ce ne sont pas que uniquement les gens ordinaires, la « foule d’âmes simples » qui établit ce constat, les « hommes illustres » l’établissent aussi. Hippocrate disait « La vie est courte, l’art long ». Aristote reprochait à la nature d’accorder une durée de vie plus longue aux animaux qu’aux humains, alors que ces derniers sont destinés à de grandes choses.

« Nous n’avons pas véritablement une existence courte, mais nous en gaspillons une part considérable. La vie nous a été donnée assez longue et avec une libéralité propre à l’achèvement des plus grandes choses, pour peu qu’elle soit bien gérée de bout en bout; en revanche, dès lors qu’elle s’éparpille à travers luxe et inadvertance, dès lors qu’elle n’est dépensée pour aucune oeuvre de qualité, finalement acculés par l’ultime et fatal décret, sans avoir réalisé qu’elle s’en allait, nous sentons qu’elle a passé.« 

Comme l’argent, ce qui importe n’est pas la quantité mais la façon dont cette ressource est gérée. Un bon gestionnaire fera fructifier une somme initialement modeste; un mauvais gestionnaire dilapidera une immense fortune.

« Pourquoi récriminerons-nous contre la nature? Celle-ci s’est montrée plutôt généreuse: la vie, si tu sais en user, est longue. » Sénèque reviendra souvent sur ce refus d’en vouloir à la nature; il préférera, en bon stoïcien, blâmer les hommes qui sont les seuls responsables de leur comportement et des conséquences qui en découlent.

2. Le temps est la vie; ceux qui vivent et ceux qui existent.

Beaucoup de vices, divers et variés touchent les hommes et les empêchent de vivre, de rentabiliser, d’utiliser leur temps à de nobles fins. Ces vices qui nous touchent tous sans exception nous empêchent de vivre notre vie. « Mince est la part de la vie que nous vivons. Quant à tout l’intervalle restant, au fond il n’est pas vie mais seulement temps« . Sénèque ne distingue pas la vie du temps, il a conscience que ces deux termes désignent la même chose; la seule distinction qu’il fait est d’ordre sémantique.

Dans mon précédent article sur la fuite du temps, j’écrivais que le temps est la vie, que ces deux mots, ces deux concepts représentent en réalité la même chose que nous qualifions toujours uniquement de « vie ». Le mot « vie » englobe l’aspect « sentimental » de ce que l’on appelle la vie, et le mot « temps » l’aspect « technique » de ce que l’on nomme la « vie ». Sénèque l’a expliqué beaucoup mieux que moi. Lorsqu’il parle de vivre, il parle de vivre sa vie, et non pas seulement d’exister. Pour lui, quelqu’un qui s’adonne aux vices, ceux qui « ne trouvent rien qui les intéresse assez pour orienter leur course« , ne vivent pas leur vie, ils existent simplement; le temps passe mais la vie n’est pas vécue. Il y a une opposition entre ceux qui vivent et ceux qui existent. La vertu fait vivre, les vices et les passions maintiennent l’homme dans un simple état d' »existence », où le temps (l’aspect technique de la vie) passe.

« Ce n’est donc pas aux cheveux blancs et aux rides que l’on appréciera si quelqu’un à longtemps vécu; il n’a pas vécu longtemps, il a longtemps existé. » Le temps qui s’écoule sans but particulier n’est pas du temps où l’on a vécu, mais où l’on a simplement existé en tant d’être vivant.

3. Nous gaspillons notre temps.

« Strict dès lors qu’il s’agit de conserver son patrimoine, pour ce qui est de perdre son temps, on est inconsidérément prodigue dans le seul domaine où l’avarice n’a rien de déshonorant.« 
Cette grave erreur ne peut être commise que si l’on n’a pas assimilé que le temps, c’est la vie, et que c’est une ressource bien plus rare et bien plus précieuse que l’argent.

Lorsque Sénèque s’adresse à des personnes âgées, il s’amuse à faire la soustraction de toutes les actions ou de tous les événements futiles qui leur ont usurpé du temps: réprimande des esclaves, heures inemployées, temps accordé à un créancier ou à un personnage important… Il conclut en disant assez cyniquement: « Tu verras que tu as moins d’années que tu n’en comptes. »

Ce passage me rappelle un trait d’esprit de Talleyrand déniché dans Le bréviaire de Talleyrand: « Les années ne font pas des sages mais des vieillards. » Ceux qui ont atteint un certain âge se permettent très souvent de donner des leçons, se considèrent assez peu modestement comme des « sages » et ponctuent leurs phrases de « je sais mieux que toi, j’ai 67 ans. » A-t-il vécu 67 ans ou a-t-il seulement existé pendant 67 ans? C’est la seule question qui importe. Sénèque veut faire comprendre que l’âge n’est pas un indicateur de vie, seulement d’existence.

Pourquoi perdons-nous ainsi notre temps en futilité, alors que le temps est la ressource la plus précieuse que nous avons?

4. Nous oublions la mort et nous nous croyons immortels.

« Qu’y a t-il donc à l’origine de cet état de choses? Vous vivez comme si vous alliez vivre toujours. […] Autant vos peurs incessantes sont celles de mortels, autant vos désirs incessants sont ceux d’immortels. »

« Les gens adorent recevoir pensions et allocations, et, pour les obtenir, ils ne ménagent ni leur peine, ni leurs sacrifices, ni leur énergie, personne n’apprécie le temps à sa véritable valeur [car chose immatérielle]; chacun en use avec lui sans retenue, comme s’il était presque gratuit. Or ces mêmes gens, regarde-les une fois malades, si le danger de mort les serre de trop près, inonder de larmes les genoux des médecins, et s’ils craignent la peine capitale, ils sont prêts, pour conserver la vie, à sacrifier tout ce qu’ils ont! »

Nous pensons toujours avoir le temps, on ne sait pas combien d’années il nous reste (si ce n’est combien de jours!), alors, dans le doute, nous agissons comme si nous en possédions une réserve infinie. Si l’on avait devant nos yeux un compteur indiquant le nombre de jours restant, nous agirions bien différemment…

Nous ne payons pas pour notre temps et au contraire, nous le vendons; pensez simplement à la formule « être payé 15 euros de l’heure ». Le salarié lambda n’est pas payé en fonction de ce qu’il produit mais en fonction du temps qu’il fournit à son employeur. Nous le faisons par nécessité bien sûr, mais si nous prenons conscience que nous échangeons notre temps contre de l’argent et que notre temps est une ressource plus précieuse que l’argent, alors peut être essaierons-nous de changer les choses.

Certains hommes dénués de sagesse comptent vivre leur vie à cinquante ans, une fois qu’ils seront retirés des affaires. « N’est-ce pas un étrange retard que de commencer à vivre juste quand on doit finir? Quel oubli imbécile de la condition de mortel que de repousser à la cinquantième et à la soixantième année les saines résolutions, et partant, de vouloir commencer une vie à un âge ou peu de gens sont parvenus! »
N’est-ce pas la description du salarié lambda qui échange son temps et sa santé jusqu’à la soixantaine pour enfin profiter de la retraire, avec un salaire et une santé moindre?

5. Les hommes occupant un haut poste souhaitent le quitter et aspirent à la tranquillité.

Auguste fut le l’empereur romain le plus productif de l’histoire romaine. On ne compte plus les guerres qu’il a mené, les peuples pacifiés, les grandes décisions qu’il a prises… Pourtant, Auguste aspirait au repos; il était fatigué des affaires de l’Etat, des intrigues et des complots. Alors que tout le monde rêvait de prendre sa place, l’Empereur ne songeait qu’à l’abandonner pour enfin vivre pour soi-même.
« C’est pour cela qu’il [Auguste] désirait la retraite, dont l’espoir et le dessein offraient un asile à ses peines: tel était le vœu de celui qui pouvait faire que soient exaucés tous les vœux.« 

6. Les oisifs, les débauchés et les affairés ne vivent pas et ne savent pas vivre.

L’homme préoccupé, l’affairé, ne peut pas et ne sait pas vivre. « Rien n’est moins l’affaire des gens affairés que de vivre: rien n’est science plus difficile.« « Quand, dit-il, les affaires me laisseront-elles en paix un moment? Chacun précipite le rythme de sa vie, malade de désir pour le futur, de dégoût pour le présent. »

Ce passage d’adresse aux oisifs et aux débauchés: « La vie la plus courte et la plus remuante échoit à ceux qui oublient leur passé, négligent leur présent, redoutent l’avenir« . Cette description de la vie est l’exacte opposée de celle du sage qui maîtrise les trois temps. L’oisif ne sait que faire du présent; il agit sans réfléchir et ne se créer pas de nobles souvenirs et s’assure un futur qu’il craindra.

« Ne les imagine pas non plus vivant longtemps, pour avoir observé que la journée leur semble souvent longue, que, jusqu’à l’heure convenue pour dîner, ils se plaignent de la lenteur avec laquelle les minutes défilent; en effet, que leurs occupations les quittent et, réduits à l’oisiveté, les voilà qui se sentent mal à l’aise, ne sachant pas comment s’y prendre pour venir à bout de leur temps libre. »

Nous avons tous vécu cette situation. Pendant des jours et des semaines, l’ennui nous assaille; on passe notre journée à ne rien faire. Télévision, ordinateur, portable, les journées passent et se ressemblent, notre vie n’est rythmée par aucun objectif. On est fatigué de ne rien faire, plus que lorsque l’on est en activité. On consacre nos soirées à l’alcool, aux babillages, au divertissement en basse compagnie et on s’adonne à la débauche. Ces habitudes s’installent durablement dans le quotidien. On se réveille à midi, encore un peu sonné de la soûlerie d’hier; on passe l’après midi à décuver et on attend impatiemment de remettre ça le soir même. Une fois le soleil couché, on boit à nouveau, on rencontre du monde, on échappe à sa routine, envoûté par la fumée de la cigarette et par les vapeurs d’alcool. Mais ces moments sont trop courts, la soirée passe trop vite. Nos journées deviennent insupportables puisqu’on les passe à attendre le soir qui s’écoulera de toute façon trop vite. « Nous perdons notre journée à attendre la nuit, notre nuit à redouter l’aurore.« 

Les oisifs, les débauchés et les affairés ne savent pas vivre et ils ne le peuvent pas puisqu’ils ne l’ont pas appris. Sénèque nous révélera le secret de cette « science » plus loin dans le texte.

7. Leur vie est gâchée par l’expectative.

La rapidité de la vie n’est pas le seul signe d’une vie menée par les vices; la lenteur en est un très bon indicateur. Le temps passe doucement car, à part l’oisiveté, on ne sait pas que faire d’autre. Le temps libre est un supplice, un fardeau dont on aimerait se débarrasser au plus vite. On ne vit plus, on existe à peine.« Pour eux, ce n’est pas que les jours soient longs, ils sont insupportables; en revanche, ils trouvent courtes leurs nuits, quand elles s’en vont dans les bras de la prostitution ou dans le vin. […] Ils perdent leur journée à attendre la nuit, leur nuit à redouter l’aurore. »

« Leurs voluptés elles-mêmes sont tremblantes et troublées de terreurs variées, et il s’insinue au plus fort de leurs ébats jouisseurs cette idée angoissante: Combien de temps ça va durer? »
Ils sont conscients et inquiets de la fugacité de leur vie; la peur rythme leurs journées.

8. On ne voit qu’une facette des gens affairés et on les pense heureux.

« Il est superflu de recenser tous ceux qui, même si les autres les croyaient au comble du bonheur, ont témoigné de leur vérité intérieure en disant qu’ils détestaient tous les actes de leur vie […]. » Nous avons souvent tendance à admirer les gens qui ont « réussis », ce qui ont du succès et nous les croyons de surcroît heureux de leur réussite alors que ces derniers exècrent leur propre parcours. Sénèque reviendra sur cet aspect plus loin dans son livre.

« Quand tu rencontreras, par conséquent, une toge prétexte [toge vêtue par les magistrats romains] déjà souvent revêtue ou, au forum, le nom d’un élu célèbre, ne sois pas envieux: ce sont des choses qu’on obtient au préjudice de sa vie. Pour qu’une seule année reçoive leur nom dans les annales, ce sont toutes leurs années qu’ils ont gâchées » On a toujours tendance à se focaliser sur les conséquences, et jamais sur les causes. J’ai une petite anecdote à vous raconter à se sujet. Je suis tombé sur ce site qui en propose également une interprétation intéressante.

Une femme demanda un jour à Pablo Picasso de lui faire son portait. L’artiste s’exécuta, et répondit à sa requête en quelques coups de crayons. Elle s’enquit de ce qu’elle lui devait pour ce travail; Picasso répondit 10 000 dollars. La dame s’offusqua d’un tel montant et lui fit savoir: « 10 000 dollars, mais enfin, vous avez fait mon portait en trente secondes! »
Picasso répondit: « Oui, mais il m’a fallut trente ans pour réussir à le faire en trente secondes ».

Que l’anecdote soit véridique ou non n’est pas ce qui nous intéresse. On voit systématiquement les conséquences tout en omettant les causes. Si Picasso est devenu une véritable légende capable de tirer un portait en aussi peu de temps, c’est parce qu’il a consacré toute sa vie à son travail, à développer son art et à le maîtriser.

On est souvent impressionné lorsque l’on voit un homme sortir d’une belle berline allemande, portant un costume valant 5000 euros. On l’envie, on se dit qu’il a de la chance. Mais on oublie trop souvent que ce même homme travaille 12 heures par jour, qu’il n’a pas le temps de voir sa famille, que sa vie de couple n’avance pas, qu’il n’est pas libre, qu’il n’a pas de moments à lui. Il a obtenu sa richesse au préjudice de sa vie. (On peut bien entendu être riche sans avoir sacrifié sa vie, cet exemple illustre justeun fait plus général).

Ce phénomène qui existe depuis toujours est connu sous le nom de Rat Race (la course du course du rat), vous retrouverez ici, ici et encore ici des liens vers des vidéos et articles expliquant en détail ce qu’est la Rat Race (et comment en sortir).

9. La philosophie et sa pratique sont les seuls moyens de connaître les vertus et de les appliquer. C’est le secret d’une vie longue et saine.

Sénèque fait l’apologie des philosophes et des sages anciens tel qu’Aristote, Démocrite, Zénon ou encore Pythagore. Il cherche à savoir pourquoi s’abandonner à des vices et à des passions alors que nous pouvons remplir notre temps à lire ces philosophes, ces meilleurs esprits de leur temps.

Ce qui est merveilleux et même magique avec les livres, c’est que l’on se connecte avec l’écrivain ou avec l’auteur. N’importe qui peut ouvrir un livre et se connecter avec l’esprit d’un homme illustre. Qu’aurait dit Sénèque s’il vivait au 21ème siècle, avec la facilité d’accès au savoir et la grande richesse et diversité que propose Internet? Peut-être serait-il l’homme le plus heureux du monde.

Pourtant, l’homme moderne moyen utilise la plupart du temps Internet pour se divertir, voire pour s’abrutir de plus en plus fréquemment. Les contenus en première page sur Youtube le prouvent, il n’y a qu’à voir les vignettes de ces vidéos pour se convaincre de leur absence de profondeur (pour la grande majorité d’entre elles). La gratuité et la consommation infinie, le manque de contrôle conduisent à des excès néfastes, à des vices qui corrompent le passé et entravent l’avenir.

Si nous utilisions un peu plus Internet pour nous instruire, pour partager de la valeur, nous serions bien plus cultivé et le monde irait bien mieux. Utilisez Internet pour vous connecter avec les meilleurs esprits de notre époque et pour tenter d’en devenir un vous aussi.

Par rapport aux Anciens et à leurs livres: « Personne d’entre eux ne va t’y obliger, mais tous t’apprendront à mourir; personne d’entre eux n’émiettera les années de ton existence, ils y ajouteront les leurs; avec eux, pas de conversation dangereuse, pas d’amitié fatale, pas d’hommages ruineux.« 

« Par conséquent la vie du sage offre de vastes perspectives; cette fameuse limite, qui enferme le reste des gens, ne vaut pas pour lui; lui seul est dégagé des lois du genre humain; tous les siècles lui sont dociles comme à un dieu. Une période est-elle passée? Il s’en saisit par la mémoire. Présente? Il en use au mieux. Est-elle à venir? Il l’anticipe. il se fait une longue vie par conjugaison de tous les temps en un seul.« 

Nous apprendrons en compagnie des Anciens la maîtrise du temps. Le sage ne souffre ni du passé, ni du présent, ni de l’avenir, au contraire, pour ces trois temps, il sait précisément ce qu’il a à faire. Le choix de vie que nous propose la philosophie antique est simple et sain. Il faut s’écarter du vice ou et des passions. L’alcool, le sexe, l’avarice, la jalousie, l’orgueil, la recherche de la gloriole conduisent à une dépendance qui consommera notre temps. Vivre le plus vertueusement possible, dans la modération et dans la justice nous autorisera à être maître de soi et de son temps. Je suis tombé sur cet article, jetez-y un œil si vous voulez approfondir la notion de vertu.

Sénèque exhorte son ami à se tourner vers la philosophie et à toutes les vertus qu’elles engendrent. « Veux-tu bien cesser de rester les yeux rivés au sol, et tourner mentalement ton regard vers tout cela! Maintenant, tandis que ton sang est chaud, ta verdeur se doit d’aller vers ce qu’il y a de meilleur ici-bas. Dans ce genre de vie t’attendent l’amour des vertus et leur pratique, l’oubli des passions, la connaissance de la vie et de la mort, et l’altière paix des choses.« 

En définitive, la recette d’une vie longue, juste et sage est la pratique de la philosophie. Cette dernière nous apportera tous les ingrédients nécessaires pour vivre une telle vie: apprentissage et application de la vertu, la connaissance des choses, de leur essence, la préparation à la mort, l’oubli du tumulte, la tranquillité de l’âme et du cœur, l’abandon des passions et des vices.

« Accéder à cette connaissance sublime et sacrée qui t’apprendras quelle est la substance de dieu, sa volonté, sa condition, sa beauté; quel sort attend ton âme, quel est le site où, une fois délivrés de nos corps, la nature nous réunit […] »

Le sujet traité dans ce livre est toujours d’actualité; les hommes sont les mêmes en 54 après J-C qu’en 2019. La solution à nos problèmes, à notre mal être se trouve dans les vieux manuscrits, les traités, les bréviaires et les lettres antiques; d’où l’intérêt de se connecter avec les Anciens. Les livres de développement personnel modernes qui remportent un réel succès auprès du public n’ont rien inventé: tous tirent leur sagesse de ces principes millénaires. Certains auteurs l’admettent très honnêtement, d’autres se vantent d’avoir réinventé la roue…Le débauché qui ne domine pas son temps c’est vous et moi, nous avons tous connu une telle période. Peut-être est-ce le cas maintenant, peut-être vivez-vous dans l’expectative et la crainte perpétuelle? Il n’est jamais trop tard pour prendre de bonnes habitudes et abandonner ses vices.

10. Le présent doit servir le passé et l’avenir. La vertu est la clé du temps.

« Personne, sauf celui qui n’agit que contrôlé par sa propre censure, toujours infaillible, ne se retourne volontiers vers le passé; quelqu’un dont l’ambition a beaucoup convoité et l’orgueil beaucoup méprisé, qui a vaincu avec insolence et dupé avec cynisme, amassé avec avarice et dissipé avec prodigalité, a forcément peur de sa mémoire. Or, la mémoire est ce sanctuaire, cette part sacrée de notre temps de vie soustraite à l’empire de la fortune, où tous les hasards humains ont été dépassés, et que l’indigence, ni la crainte ni l’incursion des maladies ne sauraient perturber, elle ne peut être violée ni volée; on la possède sereinement et continuellement. […] C’est le propre d’une conscience assurée et tranquille que de flâner dans n’importe quelle période de sa vie; les esprits préoccupés, comme s’ils étaient sous le joug, ne peuvent ni se retourner ni regarder en arrière. […] Seul le temps présent importe donc aux gens occupés, alors qu’il est si court qu’on ne peut l’appréhender, et c’est ce temps qu’ils se laissent, sollicités par tant de choses, subtiliser. »

Sénèque fait ici une apologie du passé. Le passé est un espace sacré, privé de l’incertain qui nous permet de nous évader dans les plus beaux jours de notre vie. Le présent n’existe pas vraiment, puisqu’il ne fait que s’écouler. Ainsi, on ne vit qu’entre le passé et le futur. Auguste Comte disait qu’il faut vivre et agir pour le futur. Il faut en fait vivre pour le futur et pour le passé. Vivre pour le futur signifie prendre des décisions qui impacteront positivement notre avenir, vivre pour le passé signifie qu’il faut agir de manière vertueuse pour se créer des souvenirs dont on n’aura pas honte, et au contraire, qu’on sera fière d’aller visiter. La vertu revient alors comme la clé de la vie. Agir vertueusement permet de s’assurer un bon futur tout en se construisant un passé agréable à se remémorer.

11. Il existe une différence entre le repos noble et le repos apathique. Utiliser sa vitalité pour soi-même.

« Je ne t’invite pas [Paulinus] à un repos stérile et apathique, ni à noyer dans le sommeil et les plaisirs chers à la plus grande masse des gens ce qu’il y a en toi de vitalité naturelle; ce n’est pas cela se reposer: tu découvriras, plus vastes que toutes celles auxquelles tu as pu consacrer ton énergie, des tâches que tu pourras accomplir dans l’isolement et la tranquillité. »

Paulinus est un ami de Sénèque et homme public romain; il rentre, à cause de sa fonction, dans la catégorie des gens « affairés »; Sénèque l’invite à se décharger de ses fonctions (relatives aux stockage et à l’approvisionnement en grain de Rome) pour se consacrer à des tâches qui lui serviront directement [« crois-moi, il est préférable d’administrer sa vie que le blé de l’Etat« ]. Sénèque opère une distinction entre un repos « noble » et un repos stérile, apathique. Le repos noble n’entre pas en contradiction avec un caractère vif, comme celui de Paulinus. Le repos de l’âme n’est pas une négation du travail ni une apologie de la passivité. Utiliser son énergie et sa vitalité pour effectuer des tâches utiles mais reposantes pour l’âme, car nous n’aurons pas à souffrir du tumulte de la foule, du peuple.

« On ne manquera pas d’hommes d’une honnêteté parfaite et durs à la tâche pour porter de grosses charges, les lentes bêtes de somme ne sont-elles pas tellement plus convenables que les chevaux de race, dont personne ne songerait à écraser la légendaire rapidité sous un pesant fardeau?« 

« Partant de là, réfléchis à la quantité de soucis à laquelle, avec ce fardeau tu t’exposes: c’est au ventre des humains que tu as affaire; un peuple affamé n’est pas sensible à la raison, l’équité ne le calme pas, aucune prière ne le fait céder.« 

On peut comprendre cette idée au sens propre et au sens figuré: un peuple affamé (de nourriture) ne sera satisfait uniquement lorsqu’on lui donnera du grain et du blé. La satisfaction s’éteindra aussi tôt que le peuple aura de nouveau faim. Un peuple affamé (de justice, de richesse, de transparence, de résultats, de victoires, de conquêtes…) suivra la même logique. Les fonctions publiques doivent donc satisfaire le peuple; or, ce dernier ne l’est jamais complètement, il oscille entre satiété et grande faim. C’est pourquoi il est préférable à un homme « noble et « cultivé » de consacrer son énergie à administrer ses propres affaires, à se satisfaire soi-même plutôt qu’un peuple impossible à contenter.

« Certes, la condition des gens occupés est misérable: plus misérable encore et pourtant celle des gens qui ne travaillent pas pour leur propre compte, dorment au rythme du sommeil d’un autre, marchent au rythme d’un autre, qui doivent aimer et haïr, sentiments qui entre tous relèvent de la liberté sur commande. Ceux-là, s’ils veulent savoir à quel point leur vie est brève, n’ont qu’à réfléchir à la part réduire qui est la leur. »

Nous ne pouvons pas tous être indépendant à 100% dans la vie, surtout si nous sommes salarié dans une entreprise qui nous est impersonnelle; nous travaillons bien pour le compte d’un autre et adoptons ces rêves. Steve Jobs avait également exprimé ce principe:
« Si vous ne travaillez pas pour vos rêves, quelqu’un vous embauchera pour travailler pour les siens » ou encore « Votre temps est limité, ne le gaspillez donc pas à vivre la vie de quelqu’un d’autre. Ne soyez pas prisonniers des dogmes, ce qui revient à vivre avec le résultat de la pensée des autres. » (J’ai retrouvé ses citations ici.)

Adopter une idéologie, croire en un dogme ne fait pas de vous une personne libre, au contraire; vous êtes enchaîné aux pensées d’un autre. Pensez pour vous, travaillez le plus possible pour vous. Même si vous êtes employé dans une entreprise qui ne vous stimule pas, accomplissez votre travail correctement, du mieux que vous le pouvez afin d’être au moins fière de vous à la fin de la journée. Profitez de votre temps libre pour vous atteler à des tâches vertueuses qui vous tiennent à cœur.

Si vous avez la chance d’être indépendant et d’avoir un job qui vous plait; tant mieux. Ne vous reposez pas sur vos lauriers, cultivez votre liberté, élevez-vous spirituellement et « moralement », faites du sport, construisez quelque chose de durable et surtout, partagez vos vertus. « Il faut partager dans la vie, il faut faire quelque chose de bien« , comme disait Jean-Claude Van Damme.

Autres observations et conseils.

Sénèque blâme ceux qui ont désappris à vivre, désappris les habitudes des hommes. Ils ne savent plus boire ni manger sans être en représentation, leur esclave leur rappelle l’heure de manger, de nager, de se laver. « Suis-je assis à présent? », aurait dit l’une de ces personnes? « Mais ce zombi, auquel il faut un observateur pour connaître la posture de son corps, comme pourrait-il jamais être le maître d’un seul instant de sa vie?« 

Sénèque entreprend une critique de l’érudition superflue, l’amassement de ces connaissances inutiles, des détails insignifiants sur à peu près tous les sujets. Celui qui se prend pour un savant n’est en réalité qu’un pédant.
« Notre maître et ami Fabianus, disait qu’il se demandait à certains moments si ce n’était pas préférable de n’entreprendre point d’étudier du tout que de s’enliser dans celles-là. »

Sénèque désapprouve vivement ceux qui reprochent à autrui de ne pas leur avoir accordé de temps lors d’une entrevue (il prend l’exemple d’un subordonné et de son supérieur), alors que le subordonné ne se prend lui-même jamais en considération. S’il ne s’accorde pas de temps, pourquoi un autre le ferait? Pour citer la Bible (Luc, 6:41), on est plus prompt à « voir la paille dans l’œil du voisin que la poutre dans son propre œil.Sénèque va plus loin: « Tu ne t’es jamais fait l’honneur de te regarder ni de t’écouter. Il n’y a donc pas lieu d’investir quiconque d’un devoir de politesse à ton égard, puisque ma foi, si tu t’es trouvé en prodiguer à quelqu’un, ce n’était point par désir d’être avec lui, mais par incapacité d’être avec toi-même.« 

Sur la brièveté de la vie est un livre très court mais extrêmement riche en enseignement; c’est un des meilleurs rapports longueur/qualité/prix que j’ai eu la chance de lire. Les enseignements de Sénèque et des Anciens sont toujours d’actualité; je dirais même plus, ils sont cruellement d’actualité! Les Hommes fondamentalement sont les mêmes à toutes les époques; seuls l’environnement, la société et les mœurs changent.

Je vous propose pour conclure un résumé des principes énoncés dans le texte. Gardez-les toujours en tête et faites en sorte que ces principes directeurs guident votre vie:

  • Ce n’est pas la vie qui est courte. Tout dépend de la manière dont nous gérons notre temps. Nietzsche a écrit dans Humain, trop Humain: « […] On est à la fin tenté de diviser l’humanité en une minorité (une minimalité) d’hommes qui savent faire de peu beaucoup, et une majorité de ceux qui savent faire de beaucoup fort peu; bien mieux, on tombe sur des maîtres en sorcellerie à rebours qui, au lieu de créer de rien le monde, créer du monde un rien. » Mieux vaut avoir peu de temps et savoir l’utiliser proprement que d’en avoir trop et de le gaspiller. La recette du succès se trouve dans l’aphorisme de Nietzsche.
  • Le temps est la vie. Il y a peu de gens qui vivent vraiment leur vie, qui travaillent pour le passé et investissent dans le futur. Ceux qui n’ont pas de buts, pas d’ambitions, qui ne vibrent pour rien ne vivent pas, ils existent.
  • Nous gaspillons trop notre temps, on ne rentabilise pas de manière optimale les vingt-quatre heures qui nous sont allouées.
  • On gaspille notre temps pour trois raisons. On ne considère par le temps comme notre ressource la plus précieuse. On n’est pas conscient que le temps est la vie. Dans le doute, on pense toujours avoir un surplus de temps, on se croit immortel. Ces trois erreurs sont les causes de la fuite du temps.
  • Ceux qui occupent de hautes fonctions et qui leurs dédient leur vie sont conscients qu’ils ne travaillent pas pour eux; ils aspirent à l’abandon de leurs charges et au repos.
  • Les oisifs, les débauchés et les affairés ne vivent pas et ne savent pas vivre parce qu’ils n’ont jamais pris le temps de s’y intéresser. Leur existence est rythmée par des futilités.
  • Les oisifs attendent des jours meilleurs, les débauchés attendent les soirées pour libérer leurs passions, les affairés attendent la retraite pour enfin vivre leur vie. L’expectative gâche leur vie.
  • On ne se rend pas compte de la peine que ressentent les affairés et les débauchés. Le premier a sacrifié sa vie pour un poste, le second sacrifie la sienne pour de futiles passions.
  • La philosophie est le seul moyen d’apprendre à vivre selon la vertu; la vertu est le seul moyen de vivre noblement. Le travail en est une; en la cultivant, on peut attendre ses objectifs et faire avancer sa vie tout en se créant de beaux souvenirs.
  • Le présent n’existe pas vraiment. Ce qu’on l’on fait appartient au passé tout en ayant un impact sur notre futur. Se créer de nobles souvenirs tout en investissant intelligemment dans son avenir permet à la vie d’être plus longue.
  • Il faut vivre pour soi et donc, utiliser toute sa vitalité et sa vigueur en ce sens.
    Travailler = Se reposer. Ce n’est pas une contradiction, c’est une équation. Travailler pour soi, même 15 heures par jour ne vous fatiguera ni le cœur ni l’âme et au contraire, vous serez reposé. Sénèque différencie le noble repos du repos apathique. Le premier est dédié à la culture de soi-même, le second à l’oisiveté et à l’absence de but.

AIT-SALEM Massiva

Publié par massivaaitsalem

Etudiant en Relations Internationales à Paris. Passionné de philosophie, de littérature et d'art.

4 commentaires sur « Sénèque: sur la brièveté de la vie. »

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